ECCE HOMO

Jessica Rispal est une artiste polymorphe. Elle vit et travaille en banlieue parisienne. Elle est la fière capitaine du magazine érotique « Le Bateau » (au sein duquel Dick It ! a fait ses premiers pas), et co-créatrice, avec Stéphane Blanquet, des éditions « Crocs électriques ». Son travail est un panel de projets d’art outsider et d’érotisme à découvrir d’urgence. Les photos présentées ici, aussi crues qu’intimistes ou poétiques, sont pour la plupart issues de la série « Les Annales Noires ». Frontal ou suggéré, naturel ou fantaisiste, le phallus est photographié sous toutes ses formes. Il n’y a pas de jugement, le corps est forme et la photo se fait âme. Je vous laisserai découvrir son site pour aussi admirer les clichés dont les sujets sont féminins. Dans chaque œuvre on sent la passion de l’artiste pour l’humain, et ce que son for intérieur recèle de plus secret. Cette dialectique est pour moi la gageur de ce qui fait de la très grande photographie d’art.

« Je crois aux énergies qui m’emplissent et m’ancrent en tant qu’être vivant.

Je sens que chaque particule de moi est liée à tout le reste du vivant.

Ce n’est pas de la religion, c’est plutôt être connecté aux éléments de base qui constituent chaque chose.

Ce qui en théorie devrait nous rendre tous plus attentifs et respectueux. »

Quelle est ta formation en art ?

Ma mère était artiste, c’est elle qui a développé mon goût pour le dessin. J’ai cumulé les options arts plastiques et histoire de l’art au lycée. Puis je suis allée me promener en lettres modernes à Jussieu, pour ensuite bifurquer sur une Mise à Niveau d’Arts Appliqués (MANAA) et enfin un cursus de graphisme-multimédia.

Quel est ton regard sur la masculinité ?

Je pense qu’elle est multiple, selon le pays, la religion, la culture. Il n’y a pas une seule et unique masculinité. Mon prisme est celui d’une parisienne blanche de classe moyenne. J’aimerais que chaque homme sache trouver ce qui lui correspond autant que je le souhaite aux femmes. Que le masculin ne soit pas fondé sur une vision/action dominante mais ouverte à l’échange et au partage. Je pense comme beaucoup de femmes qu’il y a un chantier énorme dans notre société actuelle. J’aime beaucoup l’amitié, la compagnie des hommes mais me sens énormément agressée aussi par leur violence. En tant que maman d’un garçon, je m’efforce d’être vigilante mais l’environnement extérieur a un impact très fort et c’est très difficile aujourd’hui de déconstruire les comportement tissés depuis des générations.

Comment fantasmes-tu l’homme et qu’en penses-tu dans le réel ?

Je crois que je ne fantasme pas sur l’homme. Beaucoup plus la femme. L’homme est plutôt un sujet politique qui me permet de parler des femmes et des hommes, de l’Humain. C’est aussi un sujet pour mes expérimentations les plus farfelues, débarrassée du lien que j’ai avec les femmes. Comme je n’ai commencé le travail avec les hommes que récemment, pour le moment je suis dans la recherche. Je voulais sortir des clichés qui régissent le nu masculin, de l’icône gay, des garçons fluets et livides ou des stéréotypes bodybuildés… Je cherche à trouver ma propre vision. Pour le moment je crois que j’ai tendance à créer mes propres icônes, nourries de fétichisme, de BDSM mais aussi de l’histoire et des envies de chacun.

Comment vois-tu l’impact de la société sur l’homme ?

Je crois que l’homme est aujourd’hui impacté par ses propres actes et j’espère que les luttes pour les droits des femmes et l’égalité des personnes amènera de plus profonds changements aux réflexions et actions en cours.

Pourquoi/comment t’est venu ce thème ? Depuis quand ?

En terme de sujet, l’homme, le masculin est quelque chose que j’ai très longtemps évité. Je pense qu’à l’époque, entre 1998 et 2013, j’avais une vision assez classique de la photographie et je m’inspirais des auteurs que j’aimais comme Sieff, Araki, Von Unwerth, Rheims ou Newton. L’année 2013 fut un tournant parce que j’ai décidé de me confronter à mes peurs et envies. Je m’interdisais le masculin parce que j’avais peur de me retrouver seule avec des hommes nus et qu’ils y voient une invitation à quelque-chose d’autre ! J’avais aussi du mal à voir l’esthétique chez eux sans entrer dans des clichés. Je manquais de recul. Alors j’ai décidé de prendre un angle plus radical. J’ai créé la série « Les Annales Noires » dans un blog à part où je regroupais ces images (à l’époque où Tumblr était encore un espace libre) ! J’ai publié des annonces où je proposais des séances photo pour des images très explicites. Je me suis débarrassée du nu suggéré, timide, classique et j’ai exploré un univers plus personnel et frontal. J’ai pris mon courage à deux mains pour être capable de gérer les situations qui pourraient être ambiguës et les recadrer. L’homme m’a libérée du carcan de la représentation érotique classique des femmes. Ce qui m’a permis ensuite d’appliquer cela aux femmes. Les sessions sont devenues un jeu pour trouver des idées originales et ludiques.

Quelle a été la réaction de ton entourage puis du public face à tes œuvres ?

Je crois que les gens ont trouvé ça un peu dur en terme d’image. Cru. Peut-être parce que l’esthétique est devenue aussi plus froide, moins émotionnelle. C’est passé par la netteté des photos, la lumière moins claire-obscure, plus directe et des tons froids.

Les shootings ont évolués, l’ambiance a changée : il ne s’agit plus de longues après-midi de séances photo entre amies et autour d’un verre, mais de séances d’une ou deux heures maximum avec une direction précise, maitrisée et moins d’images produites.

Une anecdote sur une de tes œuvres présentant un phallus ?

La fois où il a fallu que le modèle maintienne une érection avec le sexe enrubanné d’orties peut-être ! Joli challenge… relevé !

Tes œuvres sont-elles porteuses de message ?

Je n’ai pas de message sur une image en particulier. Le message est global. Je montre des corps très différents, des pratiques sexuelles, des jeux, des envies. Je suis très attachée à ce que chacun puisse être libre de son corps et de son esprit. Globalement j’aimerais que la représentation des hommes nus soit moins taboue.

Quelques mots sur les identités non-binaires, physiques pluriels ou hermaphrodites…

J’aime la zone grise d’un individu, la palette immense qui fait que le X et le Y ne peuvent pas résumer quelqu’un. J’ai un très grand intérêt pour les hermaphrodites et j’aimerais beaucoup créer des images avec des personnes concernées.

Quels sont tes projet en cours, à venir, expo, sujet de recherche…?

Je suis invitée à exposer quelques photographies du 1er au 9 février 2020 lors d’une exposition collective organisée par la Galerie Nue (30 rue de Picardie, Paris 3°). Je suis vraiment ravie car il y aura des personnes dont j’aime beaucoup le travail comme les Formento et Gilles Berquet.

Pour ce qui est du travail en cours, je sculpte, je dessine une série appelée Sexplants, prépare une installation…

En photo je fais de plus en plus d’autoportraits notamment au Polaroïd en vue d’une exposition très personnelle regroupant tout cela. J’essaie de travailler depuis quelques mois sur mes racines, mes désirs et mes peurs, ce que je n’avais jamais abordé de manière aussi claire.

https://www.jessicarispal.me/

https://www.lebateau.org/

https://www.lescrocselectriques.com/

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