DATA

Mad meg est une dessinatrice vivant à Paris.

Son travail d’une minutie chirurgicale est parfois basé sur des chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art comme sa Leçon de pornographie issue de la Leçon d’anatomie de Rembrandt, Le jardin des délices de Bosch ou la Cène de Leonard de Vinci. Ses dessins de grandes dimensions sont réalisés à la plume et à l’encre, une technique nécessitant patience et n’autorisant guère le repenti. Mad meg est une artiste politique et féministe : « Au XXI° siècle les femmes sont encore trop souvent perdantes : trop Sainte Nitouche ou trop salope, ça ne va jamais ! ». Sa série des Patriarches présente, grandeur nature, des hommes de pouvoir à tête d’insectes monstrueux. Une critique à la fois sublime et grinçante de l’archétype masculin qui se pose en maitres du monde !

Pour s’approcher plus finement du sujet qui est le nôtre, mettons en lumière sa série « Une chambre à soi » (d’après le texte de la féministe américaine Virginia Woolf). 

 Cette série autobiographique composée de 4 dessins est un coup de poing artistique et émotionnel. Après avoir connu dans sa jeunesse des agréassions sexuelles répétées, elle porte ce sujet sur la place publique, ici l’art n’échappe pas à son rôle de vecteur. Le dessin se fait le relai de la parole et tente de guérir les traumatismes. Cette série revête une valeur thérapeutique, un résumé visuel acéré marquant la conclusion de sa thérapie. Pourtant le sujet dépasse le cas de mad meg, de la dimension individuelle de ce travail on passe à une cause universelle : celle d’une société qui refuse de se confronter à la réalité des violences sexuelles infligées aux filles et aux femmes.

 C’est le 3° dessin de ce cycle qui nous intéresse : L’œuvre Va DATA chambre ! coupe le souffle. Un lit-piège trône au milieu d’un parterre de phallus, tel des nœuds de serpents, il y en a de partout dans cette chambre de petite fille, menaçants au plafond, invasifs par la fenêtre. Des sexes-monstres nous épient de leurs grands yeux torves. C’est un cauchemar qui se déploie sous nos yeux ; son cauchemar qui, comme pour tant d’autres, a été bien trop réel. L’ensemble baigne dans un lavis gris-mauve, et transporte le spectateur dans un univers vrombissant comme une musique de film d’épouvante. La construction ne se réfère là à aucune œuvre classique, mad meg a créée cette œuvre dans un état de transe, proche de la folie, il y a un aspect automatique, cathartique, transcendantal dans la réalisation même de ce dessin.

Va DATA chambre
encre de chine et lavis sur papier
140 x 210 cm
2015

Elle raconte : « A l’époque où j’étais en phase de création, un ami est passé chez moi et en a presque fait un malaise ». Certains détails ont un effet choc, comme la main tenant la bougie à travers la porte sur le coté droit de la composition, il n’est pas possible d’imaginer que celle-ci soit une main salvatrice. On découvre aussi les textes qu’elle a incorporés à son œuvre. C’est un pamphlet factuel, des statistiques, les DATAS,  sur les cas de viols dans le monde, traduit en plusieurs langues. Cette œuvre montre la force et la maturité de l’artiste qui s’insurge définitivement contre une société oppressante, pétrie de bienséance et dont les résultats sont dramatiques. Il faut parler, montrer, dire car la parole permet de fait sortir de l’ombre les horreurs que subissent en secret les enfants et les femmes.

Mad meg se moque des étiquettes qu’on pourrait lui coller, elle les devance, s’autoproclame « artiste-féministe-enragée-survivante du viol » ! – « C’est ce que je suis »… – « Ce que je représente ce sont des pénis-armes, des objets de torture plutôt que de jouissance. La mise en image du point de vue des victimes de violences sexuelles est une chose nouvelle en art. Généralement ce sujet est plus traité du point de vue des agresseurs, avec un esprit potache, quasi jovial, je pense notamment à l’iconographie du thème classique de Suzanne et les vieillards. La représentation du point de vue des agressées est chose rare ou faite de façon très implicite, comme Artemisia Gentileschi l’avait représenté au XVII° siècle à travers une multitude de tableaux représentant des décapitations (Salomé, Judith et Holopherne, etc.) Il s’agissait de ne pas trop déranger la bienséance d’alors. Avec moi il n’y a plus d’échappatoire, je suis sciemment dans l’explicite, on ne peut pas faire comme si de rien n’était devant mon dessin ». Pour l’artiste, la libération sexuelle a imposée une attitude sex positive. Il y a une injonction à aimer le sexe, c’est devenu quelque-chose de normé. On doit avoir envie de sexe, toujours, tout le temps ! Ce n’est pas tabou, en revanche ce qu’il l’est c’est d’en parler d’une façon qui ne soit pas excitante, désirante, aimante… consommatrice !

Rentrer dans cet univers allégorique, entendre cette parabole terrifiante c’est se frotter à une réalité perverse. Si scandale il y a ce n’est surement pas à la vue de ce parterre de phallus venus des recoins les plus sombres de sa mémoire mais les causes qui les ont fait naitre. Une réaction prude n’est pas envisageable, même sans être féministe il est impossible de la contredire ; quand elle raconte, un fort malaise s’insinue dans nos coeurs. Cette série est l’étendard du droit à la « guérison » personnelle et collective, du droit de dire ce qu’ils n’ont pas le droit de faire! Il n’y a pas d’échappatoire, comme, enfant, elle n’a pas pu s’échapper. 

https://madmeg.org/

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